Le Mirage Grec

Suite aux découvertes et aux fouilles archéologiques approfondies conduites à partir du 18e siècle à Pompéi et à Herculanum, à proximité du Vésuve, un nouvel engouement sans précédent pour l’Antiquité gréco-romaine s’empare de l’Europe. Cette passion de nouvelle date du gout et de l’esthétique des Anciens se diffuse rapidement à l’aide de la multiplication des ouvrages portant sur le sujet. Ainsi, une nouvelle conception de l’art, se basant exclusivement sur les critères de beauté antiques, voit le jour; c’est la naissance du style néoclassique.

Un des théoriciens les plus notables de cette nouvelle conception est certainement l’allemand Johann Joachim Winckelmann qui publie plusieurs œuvres sur la statuaire grecque, et qui est, selon certains historiens, le moteur même de cette impulsion artistique. À dire vrai, c’est lui qui a préparé le terrain des adhésions philhellènes lorsqu’il affirmait : « Le bon gout est né sous le ciel de la Grèce. »

En plus du domaine des Arts, l’influence des Anciens était également tangible en matière d’éducation. Les Vies parallèles de Plutarque offraient à la jeunesse des modèles édifiants, alors que les récits épiques d’Homère ne cessaient d’émerveiller les esprits. En bref, le philhellénisme s’est épanoui en Europe à la faveur du néoclassicisme qui employait largement les références à la Grèce antique dans son imaginaire collectif et son vocabulaire.

Dans cette situation, au printemps 1821, lorsque les Grecs déclenchent une insurrection nationale contre les occupants turcs qui gouvernent le territoire depuis la chute de Constantinople en 1453, la nouvelle de la guerre cause une vague d’émoi sans précédent dans les grandes capitales du monde. L’historien Hervé Mazurel commente la situation : « Il est aujourd’hui difficile d’imaginer l’intense émotion qu’éveilla la guerre d’indépendance grecque dans tout l’Occident des années 1820 […] Ce conflit prit une place primordiale dans l’échelle des préoccupations de l’opinion occidentale. »

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Entrée du sultan Mehmet II à Constantinople le 29 mai 1453, Benjamin-Constant, 1876, Musée des Augustins, Toulouse.

Si l’Occident se sent si bouleversé par cette guerre qui se déroule pourtant dans une contrée si lointaine, éloignée et sauvage; c’est que les Européens, férus des idéaux néoclassiques, s’imaginent avoir une immense dette morale et philosophique envers la Grèce. En effet, les Occidentaux se figuraient les Grecs du 19e siècle comme étant les descendants directs des Anciens, et donc en ce sens, les fils de la tradition gréco-latine. Ainsi, les Européens estimaient de leur devoir de rendre aux Grecs ce que ces derniers leur avaient offert plusieurs siècles auparavant, la civilisation. Chasser les Turcs ottomans hors de la Grèce et permettre à ses habitants de fonder un État-nation basé sur des valeurs purement classiques devenait donc une responsabilité qu’une multitude d’Européens s’empressent d’endosser. Le poète britannique Percy Bysshe Shelley expose bien la vision du temps quant à cette dette morale : « Nous sommes tous des Grecs. Nos lois, notre littérature, notre religion, nos arts prennent tous leurs racines en Grèce. Si la Grèce n’avait existé, nous aurions pu n’être encore que des sauvages et des idolâtres. »

Dans ces circonstances, de nombreux comités philhelléniques voient le jour en Europe lors de l’été de 1821. Voulant apporter leur soutien à distance aux insurgés grecs, ces regroupements européens organisent de véritables collectes de matériels ainsi que des activités de recrutement de volontaires pour le front. L’engouement s’étend rapidement à un large éventail de la population, si bien que des concerts, des quêtes et des bals aux bénéfices des Grecs font leurs apparitions dans les grandes villes. Des objets bleu et blanc aux couleurs de la Grèce envahissent les marchés; même la mode s’y met.

Par ailleurs, la guerre d’indépendance grecque prend rapidement une saveur religieuse qui s’appuie sur l’épanouissement du sentiment philhellénique et antique. En effet, l’heure n’était pas uniquement la régénération des Grecs, mais également au retour de la guerre entre les chrétiens et les musulmans. La question religieuse prend effectivement une importance grandissante qui est perceptible à travers les lignes du texte de la Déclaration d’Indépendance de la Grèce datant de janvier 1822 : « La nation grecque prend le ciel à témoin que, malgré le joug affreux des Ottomans qui la menaçaient de son anéantissement, elle existe toujours. […] Après avoir repoussé la violence par le seul courage de ses enfants, elle déclare aujourd’hui devant Dieu et devant les hommes son indépendance politique.[1] »

Ainsi, certains jeunes européens voyaient en cette guerre le retour des grandes croisades mobilisatrices du Moyen-Âge. Dans le cas ici abordé, il ne s’agissait pas de libérer la Terre sainte de Palestine, mais plutôt d’effacer la souillure de la présence d’infidèle dans un pays que les partisans grecs estimaient comme étant le berceau de leur propre civilisation occidentale, et donc en ce sens, un territoire originel et sacré.

En outre, c’est en 1822 que les idéaux philhelléniques parviennent à faire réellement plier l’opinion publique en faveur de l’indépendance grecque. À dire vrai, c’est suite au terrible massacre de l’île de Chios, située dans la mer Égée, perpétré par les Turcs ottomans envers des populations civiles que la renaissance grecque sort des cercles philhelléniques restreints pour faire son apparition sur la place publique.

Le sultan ottoman voulait agir avec force à Chios pour dissuader toutes tentatives d’insurrection ailleurs en Grèce; les troupes turques tuent alors environ 25 000 Grecs et réduisent 45 000 autres en esclavages, c’est presque la totalité de la population de l’île à l’époque[2]. Devant un tel massacre aveugle, les gouvernements occidentaux, sous la pression constante et croissante des comités de philhellènes, ne peuvent qu’intervenir en faveur du peuple grec. Ainsi, les forces grecques, qui se trouvaient préalablement en situation désavantageuse face à leurs adversaires ottomans, prennent les commandes du conflit lorsque les flottes anglaises, russes et françaises coalisées coulent la presque totalité des navires turcs le 20 octobre 1827 dans la baie de Navarin. Dès lors, le rapport de force s’inverse complètement et la victoire grecque apparait désormais inexorable. Ainsi, l’État-Nation grec est reconnu en 1827 par le traité de Londres et proclamé en 1830.

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Scène des massacres de Scio, familles grecques attendant la mort, Eugène Delacroix, 1824, Musée du Louvre, Paris.

Néanmoins, les Grecs ne représentaient pas un monolithe politique et culturel; plusieurs factions se menaient des guerres intestines pour savoir laquelle obtiendrait le pouvoir une fois l’indépendance acquise. Ainsi, au début de la révolte, dans les années 1820, on dénombrait trois foyers principaux de contestation appartenant chacun à une tendance différente. Il y avait tout d’abord le clan des principautés danubiennes qui avait à sa tête l’officier de l’armée tsariste Alexandre Ypsilanti. Ce mouvement, qui possédait d’abord les faveurs de la Russie, est abandonné par cette dernière puisque le tsar soupçonnait les partisans d’Ypsilanti d’être épris des idéaux de la Révolution française et donc en ce sens d’être des adversaires de l’absolutisme tsariste.

La seconde faction était celle d’Ali Pacha de Ioanna qui était partisan de la propriété privée et qui était largement appuyé par les propriétaires fonciers grecs. Le groupe d’Ioanna est toutefois écrasé par les Turcs au début de la révolte.

Le troisième foyer de révolution, né dans le Péloponnèse, était celui des armateurs et de clans influents désireux de conserver leurs privilèges. Des trois factions, c’est celle du Péloponnèse qui parvient la mieux à tirer son épingle du jeu politique en ralliant les partisans des différents clans à sa cause. L’historien Emmanuel Zakhos-Papazakhariou nous explique la situation : « Les deux premiers foyers éteints, les survivants allèrent vers le troisième et s’efforcèrent de donner à la révolution leur propre orientation […] Finalement, un compromis se réalisa entre les armateurs et les propriétaires fonciers et imposa l’élection de Jean Capo d’Istria, ancien ministre du tsar, comme premier gouverneur de la Grèce[3]. »

En guise de conclusion, il est intéressant de préciser que plusieurs jeunes intellectuels européens philhellènes épris du néoclassicisme sont allés rejoindre les combats en Grèce lors des années 1820 pour s’offrir, comme disait l’un d’entre eux, une belle mort à la grecque digne des poèmes d’Homère ou bien encore des écrits de Thucydide. En effet, pour ces jeunes gens qui recherchaient impétueusement les vertus de l’aventure et de la guerre, la dette envers les Anciens, la renaissance de la Grèce ainsi que la défense de la chrétienté étaient toutes d’excellentes raisons de sacrifier leur vie pour une cause qui n’était fondamentalement pas la leur. Néanmoins, l’enthousiasme immaculé des philhellènes se fracassait durement contre la réalité de la Grèce contemporaine du 19e siècle qui ne ressemblait en rien aux phantasmes néoclassiques. En effet, plutôt que de retrouver des combats en ordre serré digne de la tradition des hoplites, les Européens assistaient à de sauvages guérillas montagnardes menées par des seigneurs de la guerre sanguinaires qui ne s’apparentaient en rien à Léonidas ou Épaminondas. L’historien Hervé Mazurel commente la désillusion de ces jeunes philhellènes une fois arrivés en sol grec : « Pour ces hommes […] le voile d’illusion s’était violemment déchiré au contact de la Grèce réelle. La séduction n’opérait plus. »

 

Adrien Larochelle


Sources :

[1] Jules Isaac, De la Révolution de 1789 à celle de 1848, Paris Hachette, 1960.

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Chios

[3] Emmanuel ZAKHOS-PAPAZAKHARIOU, « GRECQUE GUERRE DE L’INDÉPENDANCE – (1821-1830) ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 30 mai 2016.

Outre les citations 1,2 et 3, la quasi-totalités des informations proviennent de l’ouvrage : Hervé Mazurel, Vertiges de la guerre. Byron, les philhellènes et le mirage grec, Paris, Les Belles Lettres, 640 pages.

Image de la couverture : Anton Raphael Mengs, Le Parnasse, milieu du xviiie siècle, Villa Albani, Rome.

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