Être Québécois depuis 1940

                  « Comment être Québécois après le 29 janvier ? » La question de Gérard Bouchard est percutante. Mais qu’en est-il de sa réponse? Un changement devrait avoir lieu, nous dit-il en substance. L’identité québécoise devrait naître de l’abandon de l’identité canadienne-française dont « le catholicisme constituait l’ossature » au profit d’une ouverture à la diversité. C’est ainsi que l’éminent chercheur et professeur Bouchard nous interpelle dans son texte paru dans La presse, le 10 février 2017. L’appel semble noble, mais cette façon de présenter encore une fois l’identité des Québécois à partir des repères communautaires comme la religion et le territoire est-elle vraiment juste ?

La construction de la subjectivité humaine

                  Du point de vue philosophique, l’être humain n’est jamais le simple produit d’une ethnie ou d’une religion. Certes, ces particularismes communautaires teintent nos vies, mais ils n’en sont aucunement l’origine ou la finalité. Le milieu qui nous a vu naître est un terreau, non un horizon. De plus, les croyances de notre enfance seront d’abord celles de la religion de nos parents; les convictions personnelles et les rituels hérités n’évolueront pas ensemble. Aussi, pour partir du bon pied, il faut revoir la construction de la subjectivité humaine. Nous commençons à peine à comprendre pourquoi et comment tout être humain advient à l’existence : en partageant cette expérience de vie par la communication. C’est seulement ainsi que l’on peut rendre compte de l’être humain en devenir comme un être irréductible à tout déterminisme, aussi bien naturel que culturel. C’est donc une erreur d’aborder la question de l’identité humaine à partir de la seule biologie ou à partir d’un particularisme religieux ou ethnique. C’est aussi une grave erreur de croire que l’humain peut se gouverner seul et se transformer à sa guise. Les défenseurs des libertés individuelles finissent toujours par oublier pourquoi et comment le partage de notre expérience de vie par la communication assure l’unité de l’aventure humaine. La vie humaine n’est pas un marathon ni un sprint, c’est une course à relais.

L’avènement de la démocratie au Québec

                  Du point de vue politique, c’est grâce à la démocratie minimale qui se pointe à l’aube des Temps modernes que l’être en devenir que nous sommes comme être de paroles aura, pour la deuxième fois dans l’histoire (après l’épisode athénien, bien entendu), l’occasion de prendre la mesure de son propre monde.

                  Pour les habitants du Canada, cette chance politique survient en 1791, lors de la promulgation, en Angleterre, de l’Acte constitutionnel créant le Bas-Canada et le Haut-Canada.  Les bases politiques et juridiques de la formation d’assemblées législatives élues ayant le pouvoir de voter des lois sont ainsi jetées. En suivant ce fil conducteur, nous retrouvons les traces laissées par les démocrates qui vont peu à peu revendiquer leur souveraineté, aussi bien nationale qu’individuelle. Le bouillant Louis-Joseph Papineau (1786-1871) grandira en même temps que cette société nouvelle. C’est en 1831 qu’il contribue à l’adoption de la loi portant sur l’égalité politique de tous les citoyens, sans égard à leur religion. Plus tard, on sait avec quelle fougue il réclamera, à l’intérieur des règles démocratiques, une plus grande souveraineté politique pour le Québec. Plus tard encore, il dira préférer le risque américain à la cohabitation canadienne.

                  Mais il faudra attendre 1940 pour réaliser l’avancée des avancées démocratiques modernes : le droit de vote des femmes. À partir de cette date, la vie politique au Québec se propage à l’ensemble des activités humaines.

                  De fait, un peu avant et surtout lors de la Révolution tranquille, l’assemblée législative aura la bonne idée de voter des lois favorisant une meilleure prise en charge de la vie économique au Québec. L’éminent professeur et chercheur Gérard Bouchard, né en 1943, vivra alors son adolescence et sa vie de jeune adulte au moment où les démocrates québécois créeront de nombreuses institutions d’envergure nationale afin de consolider les bases de l’État-nation et d’encourager l’épanouissement des individus.

                  Cette avancée politique entraînera-t-elle grands replis identitaires ? Pas vraiment. Les référendums de 1980 et de 1995 diviseront les gens, mais nous ne perdrons pas le nord pour autant. Le pouvoir était contesté, mais l’ordre démocratique ne fut jamais remis en question. De même, les étudiants pourront défier le gouvernement en place et manifester en arpentant les rues de leur choix, mais en aucun temps l’ordre démocratique ne sera remis en question.

Le nouveau domaine du droit : les libertés communicationnelles et l’espace public

                  Autre preuve de notre reconnaissance de l’État de droit : l’adoption, en 1975, de la Charte des droits et libertés de la personne. Après les droits individuels (propriété) et les droits collectifs (association et réunion politique), les rôles sociaux de la personne seront peu à peu définis et protégés par l’État. Qu’est-ce à dire ? Aujourd’hui, pour être démocrate et ouvert, il ne suffit plus de justifier ses comportements en prétextant agir sans nuire aux autres (liberté négative). Il faut davantage. L’État démocratique doit légiférer afin de favoriser les nouvelles libertés communicationnelles et de protéger l’espace public ou s’exerceront ces libertés (liberté positive). En ce sens, l’enseignement philosophique obligatoire dans les cégeps, en 1967, aura été bénéfique, car dans le nouvel espace public contemporain, la liberté d’expression ne garantit pas automatiquement la vérité de ce que l’on veut croire ou penser. La laïcité de l’État est alors posée. En même temps, la Charte de la langue française, les garderies, le soutien juridique, l’autorité parentale partagée sont d’autres réalisations de l’État démocratique du Québec. La liste serait longue. Manifestement, l’État-nation est encore l’institution nécessaire à l’avènement d’une démocratie à l’échelle humaine.

Espérer ou désespérer du Québec ?

                  Je sais, je sais, beaucoup désespèrent du Québec. La plainte est entendue. Mais encore ? Après des décennies de vie démocratique, les Québécois ont très rarement cédé au repli identitaire. Au contraire, ce qui nous guette, aujourd’hui, c’est bien plutôt la fuite en avant dans une sorte de melting pot américain, mais sans avoir une Constitution pour en assurer le liant. Là réside notre fragilité : dans notre inconsistance, qui conduit sans doute les uns et les autres à désespérer du Québec.

                  Heureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde. D’origine vietnamienne, établie au Québec à la fin des années 1970, l’écrivaine Kim Thuy a grandi avec ces avancées. Aujourd’hui, elle clame à qui veut l’entendre que le Québec est « la société la plus libre au monde ». Malheureusement, la joie de vivre de l’écrivaine et les effets positifs de ce nouveau champ du droit visant la protection des rôles sociaux de la personne semblent encore échapper au radar du maire de Montréal, Denis Coderre.

                  Au lendemain de l’inimaginable tuerie survenue dans la mosquée de Québec, mon ami Abdoulaye écrivait sur sa page Facebook : « Nous vanterons toujours la particularité du Canada, du Québec, un pays unique qui accueille, intègre, éduque. Nous avons quitté nos pays, des pays musulmans comme la Mauritanie qui exclut, qui tue, qui déporte et qui humilie. Le Canada, le Québec nous ont redonné l’espoir, la vie, je dis bien la vie car nous avons eu des familles regroupées, réconciliées et harmonieuses. Cet acte ne brisera jamais cet amour ! » En lisant ces lignes, vous le comprendrez, je n’avais pas assez de mots pour lui dire merci.

                  Alors, qui tient tant à nous définir en fonction d’une religion et d’une idéologie de la survivance, si ce n’est pour moraliser et nous culpabiliser par la suite ? Gérard Bouchard serait-il l’un de ces moralistes ? Il écrit : « La vision d’une identité nationale fondée sur le passé et sur l’homogénéité est contredite par la nouvelle réalité engendrée par la mondialisation et l’immigration. Pourquoi s’entêter à la combattre ? Par crainte de perdre nos traditions, notre culture ? » Encore ici, le sociologue part du mauvais pied, des particularismes communautaires. Il oublie de partir de l’être en devenir qu’est l’être humain et il oublie de construire son appel sur les avancées démocratiques qui ont façonné l’espace public de la société québécoise. Son message ne passe pas. Pire : ceux qui désespèrent de nous en profiteront pour en ajouter.

                  Leur procédé est simple :  nous faire endosser la culture de survivance pour ensuite nous culpabiliser de vouloir nous y cantonner et de vouloir l’imposer aux autres. C’est ce biais réductionniste qui a conduit le maire Coderre à parler de la Charte de la laïcité comme d’une «horreur» et à Charles Taylor d’en parler comme d’un «poison».

                  Ceux qui tiennent de tels propos exagèrent et je suis persuadé que Gérard Bouchard sera le premier à le reconnaître. Car en toute bonne foi, tout ce que nous pouvons et voulons partager avec les autres, avec nos compatriotes comme avec les nouveaux arrivants, ce n’est pas le passé, perdu pour nous tous, mais la vie démocratique et ce qu’elle génère comme possibilités d’émancipation pour les êtres en devenir que nous sommes. La vie démocratique favorise l’émergence d’une communauté de liberté et oblige aussi à instaurer un « cosmopolitisme interne aux nations », pour reprendre une idée phare de la belle Julia Kristeva dans son essai Étrangers à nous-mêmes. Voilà l’expérience de vie politique qu’il est possible de partager au Québec et l’on ne souligne pas assez cette chance que nous avons.

André Baril

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