La Saison de mes Vingt Ans

Cet après-midi-là, le temps était si chaton que je dus appeler Pacha et lui demander de venir me prendre chez moi afin d’aller faire un tour. Nous allâmes nous promener sur les berges de la rivière Cap-Rouge et dans ses alentours, nous arrêtant ici et là pour apprécier la luminosité ou les gros oiseaux.  Il y en avait toujours énormément qui pataugeaient dans le limon découvert par le retrait des marées, au printemps. Nous lûmes que c’est un terrain idéal pour la nidification. Marchâmes à un rythme de rêveur en parlant de nos desseins pour l’avenir et fûmes en confiance, ce qui fit du bien, surtout à Pacha je crois; elle en avait besoin.

En ce sacre du printemps, la terre exhalait cette odeur remémorée année après année de pays remué. Comme un pont d’harmonie, elle unissait sol et air. À côté, le pavé chauffait, quelques pierrettes y brillaient, et sur les trottoirs ceux qui s’étaient hâtés tout l’hiver durant, les yeux rivés sur leurs pieds, griffés par la bise glaciale, désormais musardaient, comme gaiment hagards, en portant débonnairement leurs regards sans préoccupations. La clémence retrouvée du climat déployait son drap d’apaisement et j’avais le sentiment –  mon souvenir en est aigu – que les rougeoyantes forges de l’angoisse avaient le soufflet court. Que l’enfer était impossible. Par-delà le Tracel, surréalistes et magnifiques, les paillettes avaient recouvertes le fleuve en le chamarrant d’une myriade d’étoiles diurnes, en perpétuelle ondée dans le geste fluvial. C’est que le ciel s’était dégagé, vaste et grandiose; la tension avait été relâchée, repoussée l’amertume, lâché le bleu, déchainé l’espace. Fous d’être de retour, rapportant sous leurs ailes les vents d’été souples et jeunes de l’Amérique méridionale, les longs oiseaux migrateurs s’échangeaient la tête de la formation, une accessible folâtrerie perçant leur habituelle lointaine magnificence.

À grandes volées s’étaient ouverts au matin les volets des lucarnes du vieux Cap-rouge. Plusieurs têtes dégarnies, drôles, interrogatives, avaient percé çà et là les profils des mansardes d’époque, alertées par le retentissement des cloches de l’église qui avaient sonné huit coups. Le carillon nasillard s’était répercuté dans la cavité que forme l’anse érodée par la rivière, entre les fers roussis du séculaire Tracel, jusqu’à se perdre dans l’amplitude du Saint-Laurent. Quelques oiseaux nichés entre les treillis métalliques d’une poutre avaient vrillés, énervés, et s’étaient reposés au bord d’une encoignure pratiquée en bordure du chemin de fer surélevé. Le silence rétabli dans la baie, les vieillards bourrés des souvenirs de tous les printemps connus et s’évanescents dans l’âge avaient regardés le cours de l’eau, si paisible à pareille distance; quelques-uns, pris de regrets, s’étaient égarés dans l’étincelle illuminant la croix tout en haut de la flèche hexagonale et argentine du clocher, pensant dolemment à leur premier amour.

Aussi, comme j’aimais le faire quand j’étais petit, je m’aventurai avec Pacha le plus loin possible dans la fange dévoilée par la marée basse en traçant un chemin à travers les monticules de pierre et les vieux billots de bois en putréfaction. Des bandes de grasses bernaches en santé et pleines de vigueur sous le soleil qui tombait dru se faisaient éventer les plumes en fouillant la vase déjà rase de minuscules brins qui deviendraient à l’été un long et verdoyant pelage ployant sous le vent, d’où les enfants feraient virevolter leurs cerfs-volants, chaussés de bottes de pluie. Il y aurait alors de mignons voiliers d’agrément amarrés, la coque dans l’herbe haute, et tout le monde les trouverait charmants, comme ça, inclinés d’un côté ou de l’autre, attendant la charmante marée dans cette charmante marina en cette charmante saison, leurs voiles enroulées autour de leurs courts mats.

Enfin, la hardiesse du vent eu raison de nous et nous rebroussâmes chemin pour s’aller asseoir sur un des bancs de la promenade longeant le fleuve et d’où on pouvait contempler les bernaches qu’on n’aperçoit pas si souvent, après tout.

Pacha et moi, nous étions tourmentés à vingt ans d’indignations analogues, pour le moins parentes, qui s’hérissaient de la diligente cruauté de l’ordre établi. Les Nagazakis, les murs, les despotismes, les shoahs, les croisades, les empires, les autodafés, les khmers rouges, les camps, les petits livres rouges, les viols de masse; autant et bien plus d’absurdités irrecevables s’amoncelaient tout autour et c’était douloureux comme des poignards acérés.

Nous étions si inoffensifs, si froissables, si terriblement sensible au sort de l’homme, et de la femme, que nous nous faisions du mal, me semble-t-il aujourd’hui. Encore et encore nous désolions, affligés, lourd de tout le poids du monde. Tant de problèmes pour lesquelles nous n’avions en guise de solution que de miroitantes chimères que la désillusion menaçait  sans cesse de fracasser. Parfois, elle s’exclamait, ce qui ne manquait de me briser, d’une sincérité sienne et singulière, sans égale, l’œil vitreux de dépit et de prostration, que « tout va mal, tout va tellement mal », et elle me le disait si viscéralement que j’en devenais tout à l’étroit dans mon petit cœur étriqué.

Pacha, c’était une très chère amie à moi. Son pacifisme rayonnait aussi naturellement que le soleil lui-même et c’est d’entre les milles bontés qui jaillissaient d’elle au moindre contact celle que j’admirais le plus. Parler avec elle, simplement ainsi, sans pose aucune, sur un banc de promenade en observant les bernaches, c’était un chaud plaisir; comme caresser un chat qui viens se frotter sur votre visage quand vous êtes chagriné. J’espère qu’au moment d’écrire ses lignes elle est enlacée par un être aimé et qu’elle est bonne comme elle l’était alors. J’espère, osé-je le dire, qu’elle se rappelle de moi. J’espère qu’elle n’a rien oubliée.

Soudainement, nous eûmes dans les mains des crèmes glacées que nous léchions dûment en marchant sur le pont qui enjambe la rivière. Nous regardions tout autour et elle avait les coins de la bouche tout pleins de chocolat, mais je ne lui dis pas – c’est ainsi que je l’aimais. Là, comme je trouvais en elle une précieuse confidente, une âme plus pénétrante qu’elle ne le considérait alors, je lui fis part de ma misère à laisser passer les évènements et à laisser aller leur beauté inhérente, toujours tellement unique, et comment écrire devenait une nécessité. Un moment, je m’interrompis pour prendre des notes sur le papier que la laitière m’avait donné avec la glace et lui expliquai, tout en faisant, la lutte contre l’évasion du temps qui fait s’évanouir toute chose que représentait le geste d’écrire, comment le monde est près de moi, comment je le chéris lorsque je trouve le mot, l’expression juste. Je lui racontai que tout réside dans ce combat que je mène contre l’oubli et la torpeur et qu’y travaillant, je me ramène à la vie en empoignant ce que trop de gens laissent indifféremment leur glisser entre les doigts. Et quand je lui eus confié tout cela, elle me confirma que j’étais bel et bien atteint, et que tel un nouveau membre, ça ne me quitterait dès lors plus jamais. Ravissante parole que je notai en souriant de toute mon amitié pour elle.

*

Et il faut le dire; le temps lui donna raison. Autrement, rien de ce que ma plume dessine à l’instant n’aurait su être autre que vapeurs diffuses dans un esprit de vieillard atone. Voilà quelque chose en quoi ma fierté trouve logis et affabilité; de n’avoir jamais cessé d’écrire; de n’avoir jamais cessé la lecture égotiste de mon être. Là où j’en suis, il m’apparaît on ne peut plus clair que par cela je conservai à quelque part ma jeunesse d’antan; l’application du plus parfait baume ne saurait également apaiser les brûlures dont l’âge nous marque. Car la jeunesse est invincible et éternelle, et autant elle se love autour de celui qui se souvient, autant elle se détourne sèchement de celui qui l’a oubliée.

Récemment, en parcourant de vieux manuscrits datant de mes vingt ans, je tombai sur celui-ci, que j’avais rédigé, si mon souvenir est juste, sur le coup d’un élan lyrique que j’avais l’habitude alors de provoquer à coup d’allongés et de pages d’Henry Miller, et qui faisait pompeusement office d’introduction à un de mes cahiers – je le place ici pour son feu et au nom de l’émoi qui m’étreint à sa relecture :

Je sais où je vais; ça oui, une certitude m’en égaie. L’altitude, la hauteur, un périple aux cimes de l’idée, de l’image et de l’auguste et scélératesse passion. Il faut dépasser le monde et sa blessante banalité; il faut engloutir les maux plats et passifs et neutres, il faut goûter la douleur, s’en délecter, l’aimer comme elle mérite d’être aimée. Créer une concentration unique, une contraction compréhensive d’où saillirait une voie d’embûches et d’éclats sur laquelle une acuité du cœur aurait l’essor de décadenasser l’existence. Libre des crocs du vulgaire, du journalier, de l’outrageante répétition, son étoffe pourrait briller à en faire frémir les esclaves; une valeur vrai nous réchaufferait. Oui, il faut contracter l’art et les modes de vies et en faire une voile vénérable vibrante de verbe qui, telle un moteur idyllique, nous pousserait hors de notre raison pratique et brouillardeuse. Ce pavé qui me supporte, je le nie; jamais il n’explosera sous moi, avec moi.  Il me dorlote mais moi je veux travailler, travailler sans repos, sans nuit, sans répit, afin de nous emplir tous, afin de nous rendre gros d’amour et d’extase, afin d’extirper ce délirium heureux qui gît en puissance dans nos veines et qui nous fait vouloir se mettre une lame, afin de baiser cette bestialité instinctive des extrêmes sensibles qui nous fait si purement beaux; afin, bougre!, de vivre dans l’absolu et l’inouï, dans l’immensité d’une jeunesse indestructible et l’assurance d’un inconnu destructeur.

Naguère, tout – du moins le plus chérissable –  pour moi n’était que sincérité, sensibilité, mouvance de l’esprit, acuité des sens, curiosité et quête du vrai et du beau. Quiet, je ne l’étais en nulle façon; aussi nullement que je n’étais dupe. Ce dont, du reste, j’avais pleine connaissance. Peut-être est-ce pourquoi j’avais signé ce manuscrit : comme pour être pris au sérieux, à la hauteur de ce que je considérais valoir. Valeur que je m’attribuais puérilement selon ce sentiment – ou volonté – inondant de dissociation  avec le monde dont le fleuron était l’inintelligibilité extrinsèque de ma sensibilité, dans laquelle je me vautrais, me complaisais, goutant obtusément le pouvoir que j’y soutirais. Ce que rend et illustre excellemment le lyrisme ampoulé de cette introduction jaculatoire que j’avais écrit pour mon cahier. En gros, je me nourrissais à même de l’hébétude  de mes compères face à la question de mon essence véritable. Je faisais mon nectar de la mécompréhension d’autrui à mon égard, et les maintenais volontiers dans l’ignorance.

Et par-dessus le marché, subséquemment, cela faisait de moi un réactionnaire, pareil que ces drôles contre lesquels je fustigeai paradoxalement en maintes occasions, causant politique. Ne percevant pas le moins du monde que j’en étais un, sur le plan de l’identité. Je polarisais tout, réflexe typique des esprits infantiles auxquels la nuance fait communément défaut, renvoyant aux subjectivités m’étant projetées un contraire souvent parfait. Comme ce qu’on nomme d’ordinaire la masse représentait la subjectivité convergente la plus tyrannique, à mes yeux d’alors, c’est en réaction à celle-là que je m’affirmai, me détournant de la norme par le fait-même, ce qui me fût et grisant et catalyseur. Reste que par ce rouage que je graissais de main mienne, j’alourdissais mon pas, je m’épaississais ; et de quels somptueux raffinements est rebutée l’âme de celui ou celle qui échoue ou répugne à s’affirmer seul, drageonnant de son nihil.

Naturellement, me dira-t-on, l’influence en réaction à laquelle je me définis principalement et le plus virulemment fût celle de mes aimants parents. Je me rappelle avoir vu en eux au moment de mon affranchissement du foyer familial et banlieusard des caricatures du mode de vie qu’ils avaient brigués, du temps de leurs débuts en tant que frais et talentueux musiciens. Non-illusionnés en ce qui avait traits à la rareté de l’offre de travail d’alors, ils avaient sagement opté pour l’enseignement de leur art, plutôt que pour sa performance; choix pour lequel d’ailleurs, je ne peux leur tenir rigueur : après tout, la stabilité qu’il nous procura façonna le terreau duquel je naquis et crus, et qui me fut fécond – ou devrais-je peut-être dire commode – un bon pan de ma jeunesse inconsciente. Néanmoins, ce faisant elle façonna de même leur personnalité – et du coup leurs us – dans l’établissement, dans l’absence de mouvement, autant au sens littéral qu’au plus figuré – et idéologique, voire métaphysique même – du terme, avec tout ce qui vient avec.

On me fera remarquer que c’est le lot de tous ceux qui épousent l’équerre du système, malgré eux ou de bon cœur, mais ça ne change rien. Le fait est qu’un établissement pareil, de la sorte enraciné dans d’immuables sols, n’amène qu’à de stagnantes et sommes toutes oisives existences, dépourvues de mugissement, d’excentricité, d’éclat, d’émancipation; dépourvues de la quintessence de l’expérience humaine que représente la plus pure liberté, ou au minimum, plus réalistement sans doute, la recherche de cette éthérique et désarmante dernière. C’est de cette idée de mouvance – une de celles énumérées plus haut qui ne me quitta jamais – soit-dit en passant, que je pris avec l’assurance qu’elle me proféra tous les tournants et détours que j’eus à prendre au cours de ma pathétique vie.

La caricature que je percevais en mon père et, plus encore, chez ma mère, je la trouvais, au grand contentement de mon esprit analytique et caustique, succinctement résumé, vulgarisé et comme probant, dans le traitement que ma bonne mère réservait aux deux chats que nous avions à la maison, et que mon père laissait faire. Geôliers et affectueux, inquiets à l’excès, se référant à d’aliénantes autorités, l’éthique de leurs sens d’agir relatif à Matias et Léo s’assimilait parfaitement à la satire de leur situation. Comme je m’échauffai à les voir traiter – maltraiter – des êtres pleins de droits, et pour lesquels j’avais tant d’yeux! Une fois, j’en pleurai, je crois.

Aujourd’hui, du lacis de mes tortueuses réminiscences que je m’applique à dénatter me vient une plus perçante compréhension des dispositions qui nous déliaient, mes parents et moi, en ces moments conflictuels. La lunette que je portais sur eux était parallèlement ingrate, filialement injuste, et droite, moralement juste, dans la mesure où j’en faisais l’usage qu’un individu en ferait sur un autre, hors de toute familiarité, dans une optique d’authenticité, de probité. Et qui par ailleurs ne se déchargeait pas de la reconnaissance d’un amour originel et compris – autant qu’il me l’était alors permis – malgré l’apparence des choses, mais que – je peux le concéder, éclairci par la rétrospective – j’égarai maintes fois, à tort et à travers, mené par l’élan plein de fougue de mon esprit critique, passionné, enflé.

J’avais le dur réflexe de considérer leur attitude avec une désapprobation nombriliste. Si j’eus dû comparer alors la mienne avec la leur, les mots dont j’eus usé auraient je crois gravités autour de l’avancement, pour moi, contre la stagnation, pour eux. Mais comme l’âge est un recul et que le recul donne la perspective, du haut de celle dont je profite présentement je corrige le tir. Si j’étais l’aile, ils étaient le socle, si j’étais la révolte, l’émoi, la selve, le cri, ils étaient l’assise, le vécu, le jardin, l’oubli. Deux ressources aux richesses divergentes mais ô combien adjuvantes. C’est seulement le jour où je m’en eus fus de la maison que je commençai de le comprendre, et quand mes propres enfants s’en eurent fût, que je le terminai.

*

C’est aussi à vingt ans que je connus mon abeille, ma poire, ma portugaise. Un soir où j’étais plutôt rond, je m’étais retrouvé assis à son côté sur le trottoir, tout autour de nous nos amis communs, et j’avais voulu connaître son nom. À quelques reprises elle avait traversé fugacement mes journées, par le passé, comme une vision ombrée qui se voudrait invisible, redoutant le regard, s’y soustrayant à chaque détour. Mais en cette soirée, par quelque sort vespéral, elle s’était approchée de moi et m’avait répondue. Pour ne jamais l’oublier – et comme exilé du monde par la beauté blanche et noire de sa fragile taciturnité – je l’avais noté au crayon indélébile sur mes pantalons. J’avais en cette époque l’habitude d’écrire sur mes vêtements certains mots que j’aimais et, par le plus passionnant des hasards, j’avais noté son nom juste à la droite de je t’aime, qui était caché par un pli de mon pantalon, du fait de ma position assise, et que je devais avoir griffonné là quelques semaines auparavant. Quand l’exil prit fin, quand on nous eus dérangé, je la perdis et ne pus la retrouver qu’au moment où je devais rapidement partir. Je lui dis à la prochaine et lui volai une bise en frôlant le coin de ses lèvres. Je cru les voir vouloir se joindre aux miennes. Ce fût notre premier contact physique.

Peu après, attisé par le souvenir de cette hésitation, je l’invitai à boire un verre à ce bar. C’était un jeudi soir. Nous choisîmes non loin d’une fenêtre une petite table branlante et du fait de sa petitesse, toute la soirée durant s’effleurèrent nos jambes. Sur l’immaculée délicatesse de ses épaules d’ivoire menues et découvertes pleuraient ses cheveux d’obsidienne. Détachés, séparés en plein centre, ils tombaient gravement sur ses joues de lait, lisses et découpées, en gondolant les luisantes flammèches qui s’enflammaient avec l’éclairage dans les eaux noires de sa chevelure.

Conservant une muette réserve, timide et presque méfiante, elle semblait ne pas comprendre pourquoi je lui posais toutes ces question sur sa personne. Je pensai qu’elle avait dû souffrir beaucoup.  Je me rappelle encore lui avoir expliqué au meilleur de mes capacités la sombre beauté de ses yeux. Ses prunelles étaient comme des pétales d’ébène givrées, hérissés de frimas sur de longues ténèbres, et ils avaient cette manière de m’observer avec une telle insouciance de l’apparat, avec une telle vérité, que j’en fus déplacé de part en part. Déjà à cet âge, la sincérité me chavirait comme rien d’autre.

Finalement, elle vint me rejoindre sur ma banquette et je lui demandai si je pouvais l’embrasser, ce à quoi elle opina, les yeux fermés de calme, la bouche close et frémissante, comme luttant l’envie de sourire. Je fis, puis la sentit soudainement devenir chaude, relever la tête, sortir d’elle-même, s’éveiller brusquement de l’espèce de langueur qui la pétrifiait; le frimas vola en éclats et elle devint un rire. Épris et envolés, nous prîmes la porte pour aller s’étreindre en de plus intimes départements, jouâmes en se taquinant sur le trottoir, et nous échouâmes sur un banc du carré d’Youville, où elle s’assit sur moi et me baisa comme elle le faisait si singulièrement. Son ardeur relâchée m’illumina, je chantai, et elle me compara à une chanson.

Parfois, en cet âge avancé qu’est le mien, je tente de m’imaginer celui que je serais aujourd’hui si en badinant avec elle, en ce brillant soir, je l’eus poussé et qu’elle se fût cogné la tête pour ne jamais en revenir. Mais il ne faut pas trop, car enfin, ça n’est pas arrivé, et je ne suis pas cet homme.

C’est donc sur ces premières voluptés que l’amour de mes vingt ans s’érigea. Vinrent ensuite ces après-midi d’automne baignés de soleil où nous nous prélassions sur l’herbe verte; je revois encore la dorure des fines feuilles du saule pleureur sous lequel nous paressions; je la vois encore se découper, les cheveux défaits comme sa légèreté, sur l’azur immense. Toute la lumière lui semblait dédiée et venait s’accrocher à elle, par un magnétisme senti de tous mes muscles et qui me plongeait dans une concupiscence bouillante et délectable. Comme j’étais gai d’une plénitude lubrique quand mes mains parcouraient sa silhouette poirée, ses seins, ses cuisses et ses reins! La souplesse de sa chair malléable emplissait ma paume et émoussait ma retenue. Vraiment, son corps me faisait rêver.

Et quand finalement je la pris, dans son lit aux draps cramoisis, j’eus pour la première fois de mon existence consciente la profonde certitude de la justesse d’un acte. De faire l’amour avec ma portugaise, c’était ce que je devais faire. La bonne chose à faire. Absolument, indubitablement. L’insécure comprendra la grandeur d’un tel sentiment.

Nulle autre n’avais su jusqu’à ce jour me griser d’une telle lascivité. La découverte des détails de son intimité m’électrisait de plaisir, comme le spasme convulsif qui s’emparait de sa jambe droite au moment du coït, ou ce sourire dément de soulagement qui l’accompagnait. C’est lorsqu’elle souriait infiniment de la sorte que je lui trouvais le plus de beauté et que mon cœur palpitait à m’en rompre les côtes. Chaque fois que j’égarais le sublime, dans une journée maussade, dans un nuage glauque, c’est là, précisément, que je le retrouvais par après, dans ce sourire adoré.

On sentait dans tout cela un cesser immédiat des lacérations que son âme subissait trop fréquemment et éperdument. Sur son poignet gauche, deux discrètes cicatrices rectilignes en faisait l’honnête témoignage. Tout comme son sommeil bipolaire: elle pouvait tout autant s’endormir paisiblement, sans un son, elle devenait alors parfaitement invisible, comme morte, tout autant que secouée de puissants spasmes, le souffle agité et en sueur, hurlant de son corps, comme si elle entrait en enfer. Parfois, elle irradiait d’une force intérieure incontrôlable, son corps se striait de contractions, son visage s’assombrissait, se fermait, puis ruisselait, sa poitrine entrait dans une vibrance fiévreuse, et on pouvait presque entendre ses entrailles être remuées, malmenées, écrasées, broyés. C’était le son strident qu’occasionnaient les terribles entrechoquements de sa douleur contre sa vulnérabilité; l’extériorisation forcée de la guerre qu’elle vivait intrinsèquement dans le silence et dont elle assumait la double belligérance, sans ne jamais trouver triomphe.

Dans ma tête, elle était comme un astre; je me la concevais comme une sphère solaire d’émotions contractées en un rictus changeant. Comme une boule sentimentale qu’on eut comprimée jusqu’à en faire une étoile et qui dès lors était réduite à l’explosion. Car sa sensibilité était si dense et réprimé par son besoin de discrétion, qu’à la moindre pression subie, le tout sautait. Bien sûr, rien au monde n’était pour moi plus cruellement beau que ces redoutables déflagrations : leurs retentissements s’enluminaient des plus aimables parements que sont la sincérité et l’acuité de cœur et, à chacune de leurs apparitions, mon amour s’incendiait. J’ai toujours cru que c’est quand un humain pleure qu’il est le plus beau. Quand elle s’effondrait, je m’effondrais pareillement, l’intarissable flot de mes pleurs se mêlait au sien, et j’englobais sa beauté ainsi que sa douleur de mon amour larmoyant. En ces moments, sous la violence de la tourmente, elle était si minuscule qu’elle aurait pu se lover dans une goutte d’eau. Et elle le faisait d’ailleurs : dans chacune de mes larmes.

Mais enfin, faire l’amour la libérait de tout ça. Après, déchargée de toute pesanteur, elle tournoyait, s’enthousiasmait, jouait; comme au printemps une samare au vent. C’était alors là, dans notre intimité nue, que ses plus mignonnes étourderies, ses plus drôles façons s’illuminaient. Par exemple, quand nous allions nous coucher, elle boudait tant et aussi longtemps que je n’étais pas nu comme un ver. Je devais donc me résoudre à retirer mon calçons, sur quoi elle venait, d’une exclamation, se blottir contre moi comme un chat qui demande des caresses. Aussi, comme j’avais à cette époque la chair peu riche, lorsqu’elle déposait sa tête contre mon épaule anguleuse, elle ne pouvait trouver confortable appui. Elle cherchait l’angle, réessayait, roulait la tête, soupirait, cherchait l’angle, réessayait, soupirait, et finissait par me jeter un piteux regard de chien battu. C’était hilarant.

Parfois, elle m’appelait pour me conter un songe; sa voix était excitée et inquiète, toute petite, elle me disait comment elle s’était sentie à son réveil, y mettait des détails, de l’émotion, et je suis persuadé qu’elle ne se doutât jamais de l’amusement que j’éprouvais, retenant mon rire pour mieux l’écouter me raconter de l’autre côté, derrière le combiné.

Quand fût venu pour ma portugaise le temps de me quitter pour tout l’été, après avoir passé un printemps d’enlacement, de confidence et d’ardeur, nous préparâmes un dîner romantique sur les Plaines d’Abraham. C’était la veille de son départ. Pain français, fromage triple crème, rillette de porc, salades de pâtes, bruschetta et chorizo fumé. Nous retirâmes nos souliers, étalâmes le tout autour de nous, sur une grande couverture orangée, et mangeâmes lentement en prenant de longues pauses pour respirer. Tout l’après-midi nous restâmes contemplatifs sous le jour. Elle avait les yeux gros et la bouche large, rouge. La séparation devait être facile; rien à craindre. Mais nous étions inconscients, trop blancs pour penser au noir.

Vint s’installer près de nous une famille latino-américaine. Les fillettes en robes d’été, les cheveux en cerceaux, s’amusaient à se laisser rouler en bas du coteau sous le bon œil de leur grande sœur. Les parents s’embrassaient. Ça nous faisait sourire.

C’était simple, flûté, naturel, léger. Mais derechef, en une seconde, la Terre tourna, le soleil obliqua au travers des ramures des bas arbres, en étira les ombres. Nous remballâmes notre couverture et, au souhait de mon abeille, avant de rentrer chez elle, passâmes par la crèmerie. Elle n’aimait pas les cornets; elle commanda une coupe. Des bohêmes jouaient du jazz sur la rue Cartier, alors dans ses premières effusions estivales de la saison. Ils étaient beaux; je leur donnai des sous et nous rentrâmes.

Elle prépara ses bagages, régla quelques bagatelles et en un moment nous en fûmes au coucher. D’être là, ensembles et si proches, pour une dernière fois dans ses draps cramoisis, me fît l’impression d’implosant étranglement que ressentent les amants dans la distance. Sans doute jusqu’alors nous repoussions la prise de conscience. Sûrement autant que nous la pensions d’emblée accomplie. Par ailleurs, les inconscients ne sont pas tristes.

Néanmoins, comme le ressac qui nettoie intermittemment ces cernes de la Terre que sont les plages, au fur et à mesure que ses yeux se fixaient aux miens, entre les baisers, je voyais s’effacer l’inconscient optimisme que je n’avais cessé d’assumer. Je me sentais être élagué, épuré, comme si la raboteuse comédie personnelle, l’inauthentique, ou le pensé pour ne pas penser de mon sable avaient été effacé tendrement par ses prunelles de bois d’ambre, mordorés par la lumière tamisée de sa chambre close. Je me rendais compte du manque que son départ allait laisser derrière lui et, par défaut de ne m’avoir fait languir dans l’appréhension, il m’écrasa de tout son poids en une nuit.

Nous fûmes éplorés, mais la beauté était plus forte que l’abattement. Nous avions tous les deux nos passés de peine; réciproquement, nous nous en allégions le fardeau en s’aimant sainement et s’était cela, je crois, que je voyais chatoyer tout autour de nous. C’était le faste de notre aisance de vivre. Une luxure qui s’époumonait dans les sanglots de Juliette; dans ses soubresauts qui ébranlaient les fondements mêmes de l’air ambiant en lui arrachant ses racines. Non, rien n’était plus beau qu’une gouttelette roulant, poussée de toute la tendresse du monde, sur ses joues rosacées. Rien n’était plus beau que la réverbération de la seule lampe de la pièce dans les eaux vacillantes de ses yeux. Rien n’était plus beau que leur lueur dans la tiédeur lumineuse de sa chambre. Rien n’était plus beau qu’elle, assise en tailleur, légèrement voutée, en cheveux, un chandail trop grand sur les épaules, au milieu de ses draps en bataille. C’était un moment parfait de tout ce que j’aime. Rien n’était plus beau. Et rien n’était moins triste, car je l’aimais, et elle m’aimait. Il fallait se réjouir; et je me réjouissais en pleurant.

Enfin, quand le lendemain elle s’en fût allé, quand j’eus baisé pour une ultime fois ses lèvres enflés, scruté pour une ultime fois son visage ruisselant, éperdu, délicat et énamouré, je redécouvris le broiement des pleurs solitaires, et ce fût ainsi.

*

C’est une sensation étrange, intéressante. Aujourd’hui que mes jours tendent vers le silence, la vie me semble avoir passé en un clin d’œil. Et pourtant, mes souvenirs n’ont jamais été aussi éclatants et ouverts. Je vois les gens, leurs visages, leurs misères et leurs plaisirs, comme s’ils ne m’avaient jamais quitté. Mes vingt ans sont juste là, derrière moi, je peux les saisir, y être de nouveau. Mon passé et mon présent s’entrecroisent; ils se fondent, je suis jeune, comme je l’étais hier. C’est encore le printemps. Le soupir n’est jamais venu, tout est resté frais, le soleil m’éclaire encore, il tombe sur les bernaches. J’espère que Pacha n’a rien oublié. Car pour moi, tout est grand, rien n’est terminé, la lumière m’éblouis. Elle avait raison : je suis encore le même. Tout est là.

La mort ne me dérobera pas, j’ai trop pris de soleil : m’on hâle illumine. Je ne serai pas ce naufragé qui flotte indolemment au cœur des mats fracassés. Tout est là. J’ai trop inhalé de beauté. J’ai ma portugaise au bras, nous sommes dans le boisé qui descend vers la marina, ses boucles d’oreilles d’or scintillent au soleil, ses cheveux noirs s’enflamment, sa peau est pâle, ses lèvres sont pulpeuses, sa robe persane vole au vent. Je ne choirai pas. J’ai été transpercé de lumière et je saigne encore. Mon sang est rouge, je presse le jour contre moi, je ne l’ai pas laissé fuir, je m’en suis emparé.

Les naufragés le laissent filer et l’oublient, ils sont plats, invisibles, mortels. Leurs yeux sont clos. Ils n’y sont pas. Ils ont oubliés.

Ma mort viendra dans peu de temps, m’ont-ils dit; mais ils ne comprennent pas : ce sont des naufragés. Moi, j’ai encore vingt ans, et c’est le printemps. Les samares vrillent et tombent sur le trottoir. Dans l’immensité d’une jeunesse indestructible et l’assurance d’un inconnu destructeur. Les paillettes recouvrent le fleuve. Les oiseaux volent. Le naufrage ne viendra pas. Tout est là, je n’ai pas peur. Je ne tomberai jamais. Ma jeunesse est pleine, elle est le sceptre que je brandis au visage des naufragés, je mène ma vie, je suis fier et vif, rien ne meurt, les mats sont forts, Juliette pleure, elle est belle, je suis jeune, les bernaches rasent le fleuve, le soleil hurle, je suis cru, ma peau brûle!

Je n’ai rien oublié.

Tout est là.

Dominic Roulx



Image de la couverture : Claude-Joseph Vernet, The Shipwreck, (1772).

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Une réflexion sur “La Saison de mes Vingt Ans

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