Une autre idée de la francisation des personnes immigrantes

L’immigration devient de plus en plus une source de richesse pour le Québec. Pourtant, des demandeurs d’asile sont privés de cours en francisation, apprend-on sur le site de Radio-Canada le 21 octobre 2020. On y met en lumière toute la complexité de la démarche administrative pour avoir accès aux cours de français. En plus de ces problèmes, le milieu de la francisation se bute à bien des embûches. Depuis le mois de mars dernier, le confinement décrété par le gouvernement pour contrer la pandémie de COVID-19 a amené son lot de défis dans le milieu de l’enseignement avec la généralisation des cours en ligne donnés grâce aux grandes plateformes de vidéoconférence. À titre d’enseignant de francisation aux immigrants adultes autant au public qu’au privé, cette période m’est rapidement apparue comme un moment opportun pour réfléchir à notre modèle de francisation considérant l’envergure des objectifs du Québec. Dès 2021, Le Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration compte rattraper son retard causé par la COVID en ajoutant 7000 admissions supplémentaires aux 47 500 immigrants qui seront déjà accueillis cette même année[1]. Serons-nous à la hauteur? Comment favoriser une intégration réussie de ces nouveaux arrivants?

Cette crise sanitaire a mis en lumière et a accentué plusieurs lacunes en francisation qui avaient été constatées en 2017. Déjà à ce moment, un Rapport de la vérificatrice générale du Québec dressait un lourd bilan concernant le domaine de la francisation: après deux ans, 90.9%[2] des immigrants adultes n’atteignent pas un seuil d’autonomie langagière suffisant à la fin de leurs cours. 

Qu’est-ce à dire? Présentement, les cours offerts aux immigrants ne leur permettent pas d’exprimer dans des phrases complètes ce qu’ils voudraient tant nous dire. Certes, on pourrait utiliser ce rapport pour interpréter la condition des immigrants adultes à partir d’une grille victimaire. Nous aurions tort de les considérer comme des victimes, de les définir selon leur origine ethnique ou leur couleur de peau, en les reléguant systématiquement à des défaites qui les attendraient intrinsèquement. Au contraire, mon expérience d’enseignement m’a permis de rencontrer des immigrants de tout horizon qui ont quitté leur pays pour être libres et qui veulent être considérés selon leurs actions et leur volonté d’intégration. Prenant acte de ce rapport, nous pouvons dès lors, comme professeurs, mais plus largement comme citoyens, nous demander comment reconsidérer la francisation pour qu’elle soit en phase avec l’époque actuelle et ainsi renouveler les moyens de réaliser sa vocation profonde, unir les immigrants et les Québécois grâce à une langue commune et une culture de convergence. 

Malheureusement, il n’est pas rare de rencontrer des étudiants incapables de se présenter simplement malgré leur grande persévérance. Le décalage important entre le désir des étudiants de s’exprimer clairement en français et un enseignement mettant surtout l’accent sur la mémorisation de points de grammaire ou de mots isolés provoque des frustrations chez plusieurs immigrants qui y voient une perte de sens. Bien souvent, on leur demande d’apprendre des règles de la langue que la grande majorité des Québécois ignorent.  Imaginez un instant un étudiant péruvien qui vous demanderait comment conjuguer le passé antérieur du verbe conquérir à la deuxième personne du pluriel, mais qui peine à exprimer ce qu’il a mangé ce midi. Que penser de nos stratégies d’enseignement? À des immigrants analphabètes ayant fui la guerre, on distribue des publisacs pour qu’ils regardent des images en espérant un jour les voir poser des questions sur les aliments. N’y a-t-il pas lieu d’enrichir nos stratégies d’enseignement?

Pour accompagner les immigrants à leur arrivée, il me semble primordial de leur proposer une francisation signifiante pour eux et qui les concerne. Aujourd’hui, l’enseignement des langues n’a plus comme seul objectif de permettre aux étudiants de voyager, mais de les accompagner pour qu’ils deviennent de véritables acteurs de la vie citoyenne. Pour ce faire, les enseignants doivent corriger systématiquement la prononciation de leurs apprenants pour rendre leur élocution claire, fluide et précise. Dès le départ, ils doivent maximiser le temps de parole des immigrants en classe. À cet égard, l’approche neurolinguistique (ANL) élaborée par les professeurs Claude Germain et Joan Netten apporterait une contribution significative à notre manière de concevoir l’enseignement des langues étrangères. Deux considérations centrales de l’approche viennent changer la donne : les connaissances grammaticales apprises implicitement ne se transforment pas en habileté implicite à parler. Également, notre capacité à apprendre à parler une langue étrangère dépend de la façon dont nous la mettons en pratique et de la constance avec laquelle nous sommes corrigés en la parlant.

Le Québec représente aujourd’hui une véritable terre d’accueil du 21e siècle. Notre capacité à relever les défis auxquels nous serons confrontés dans l’atteinte de l’objectif d’intégration des immigrants dépendra de notre capacité à nous renouveler. Questionner notre manière de recevoir les nouveaux arrivants et d’ériger des ponts avec eux me parait aujourd’hui déterminant pour assurer une cohésion sociale dans le futur. De tout cœur, j’espère que le Québec saura tirer les leçons de ses propres expérimentations en francisation pour développer des modèles d’intégration en lien avec la modernité.

Édouard Mireault

Responsable de la francisation chez RM Recrutement international


[1] Le Québec accueillera beaucoup moins d’immigrants cette année, Le Devoir, Lise-Marie Gervais, 30 octobre 2020.

[2] Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2017-2018, Francisation des personnes immigrantes, 2017.

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