Lettre à Francine Pelletier

André Baril

Professeur de philosophie à la retraite et éditeur

J’ai toujours aimé votre voix, votre caractère volontaire, votre manière d’être, votre féminité, votre style d’écriture, vos créations. Pour tout dire, je m’ennuie de vos apparitions. Cependant, depuis quelque temps, j’éprouve beaucoup de difficulté à vous suivre dans votre cheminement politique. J’ose vous écrire dans une lettre publique et prendre le risque intellectuel contemporain : le risque de la clarification.

Dans votre dernier texte, « Le vivre-séparé » (Le Devoir, 25 octobre 2017), vous comparez la femme voilée à un jeune punk. Vous poussez si loin la comparaison que vous en arrivez à faire parler la femme voilée comme le ferait un jeune punk. Reprenons votre comparaison. La burqa jouerait pour la femme musulmane, je vous cite, « exactement le même rôle que la tête rasée du jeune punk, avec sa couronne de pics acérés bien plantée au milieu ». Et vous ajoutez : « Après tout, on ne se tape pas tout cet attirail sans avoir un message à livrer. Du genre : “Je ne fais pas partie de vous et je ne veux surtout pas faire partie de vous” ».

À la suite de cette savante comparaison, vous essayez de nous faire perdre l’équilibre en nous interpelant par la question qui tue : « si aucune société démocratique ne légifère aujourd’hui contre la tenue vestimentaire hostile du punk, pourquoi le ferait-on pour la femme portant un niqab? N’est-ce pas, après tout, dans un cas comme dans l’autre, un cas de liberté de conscience? »

Eh oh, madame Pelletier, reprenez votre souffle : vous banalisez! La femme voilée incarne-t-elle vraiment l’individualiste marginal que représente le jeune punk, qui est par ailleurs non pas lâché lousse dans la nature comme vous le prétendez, mais surveillé et confiné à vivre sur la rue Ste-Catherine à Montréal et sur la rue St-Jean à Québec?

Désolé, votre comparaison ne colle pas du tout, car la femme voilée incarne, c’est pourtant évident, et les caricaturistes l’ont compris au premier coup d’œil, la femme dans sa plus grande nudité, c’est-à-dire l’être sur qui porte tout l’interdit de la société. Après la regrettée Annie Leclerc (1940-2006), c’est sans doute la philosophe française Geneviève Fraisse, toujours très active, qui est allée le plus loin dans cette double réflexion, de la femme comme sujet et comme objet, indissociables. Fraisse parle à partir d’une longue perspective historique. Elle a suivi l’ascension des femmes dans la vie sociale et politique en partant du critère moderne de l’autonomie, du devenir-sujet de l’être humain, c’est-à-dire de la liberté de « pouvoir disposer librement de soi ». À l’aune de ce critère, les avancées sont indéniables, les femmes d’aujourd’hui disposent librement de leur corps. Mais Geneviève Fraisse n’en reste pas à ce premier constat, typiquement libéral, elle va en profondeur pour mieux comprendre une étonnante donnée anthropologique : « … les femmes continuent, malgré elles et malgré tout, à servir à autre chose qu’à leur finalité subjective propre… » (« Le devenir sujet et la permanence de l’objet », dans L’avenir de l’être humain, Journée de l’UNESCO, 2004. Accessible sur Internet). Cette analyse critique lui permet d’avoir, tout comme l’avait Annie Leclerc, un point de vue très nuancé sur la question du voile.

Alors, le port du voile est-il le signe d’une subjectivité propre ou une manière (religieuse ou politique) d’assouplir l’irréductible et troublante différence des sexes? Voilà la question, chère Francine Pelletier, que vous oubliez de poser et qui nous aurait amenés au débat de fond – au lieu de s’en tenir, comme tous les bons canadianistes s’évertuent à le faire, à l’appel d’un droit présumé. Mais pour les démocrates, il faut aller sur le fond, car rien ne précède l’exercice et le partage de nos jugements. C’est la seule manière de clarifier nos choix de société et cela vaut aussi pour les juristes et les juges.

Comme l’a récemment rappelé Geneviève Fraisse, dans une entrevue et en s’appuyant sur les penseurs du 18e siècle, « la liberté des femmes est la mesure de la liberté d’une société en général ». Aussi, le voile nous oblige justement à penser cette pratique à la lumière de la dignité humaine et du test du caractère universalisable ou non de nos pensées, comportements, rituels ou coutumes (cela inclut nos croyances en une divinité ou à tel ou tel régime politique). Au lieu de faire parler les femmes voilées et les punks, pourquoi ne pas dialoguer avec ces personnes et pourquoi ne pas en découdre aussi avec ces femmes qui, telle Djemila Benhabib, nous suggèrent fortement de mettre en question ce fameux voile que vous tenez tant à banaliser?

Mention de source: Firoozeh Mozaffari, « La femme voilée ». © Firoozeh Mozaffari 2010 et Mira Falardeau, Femmes et humour, Presses de l’Université Laval, 2014.

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Une réflexion sur “Lettre à Francine Pelletier

  1. Merci Monsieur le Professeur. Cela fait du bien de voir les pendules remises à l‘heure sur la question du port du voile par les femmes. Le jésuitisme de complaisance prévaut malheureusement chez nos premiers ministres et ministres, beaucoup trop de nos députés, de nos élus municipaux et partis politiques comme chez certaines personnes du monde des médias. En effet, il faut avoir l’esprit biaisé pour faire passer sciemment les chaines de l’esclave et l’obscurantisme religieux comme les éléments essentiels à la liberté et l’épanouissement de la femme. Ainsi, on la réduit à l’effacement, à la soumission et à une volonté autre que la sienne.

    Certaines sont tellement endoctrinées qu’elles disent porter le voile par choix; endoctrinées qu’elles sont comme nos grand-mères l’étaient par la peur du curé et de Dieu ou la soumission à leurs maris. Elles vivaient une dixième ou douzième grossesse non désirée et, pour certaines, elles décédaient finalement en couche. En effet, le médecin disait qu’une femme ne devait plus avoir d’enfant pour des raisons évidentes d’épuisement, mais le curé, lui, exigeait qu’elle ponde un autre bébé dans l’année ou dans les dix-huit mois au plus tard. D’autres femmes voilées sont carrément en mode de provocation adressée à l’Occident et à ses valeurs. Elles sont mues par un prosélytisme politico-religieux sapeur de ces mêmes valeurs.

    Non, le voile n’est pas libérateur. Il est un instrument de l’annihilation de la volonté de la femme puis de sa négation comme personne libre et majeure. C’est comme si elle ne pouvait pas penser par elle-même, émettre ses opinions, exercer son jugement, décider de son sort, vivre et s’épanouir sans demander la permission. Ce voile est une menace pour la dignité et l’intégrité de la moitié du genre humain.

    Heureuse de vous avoir lu, Monsieur le Professeur. Cela m’a fait le plus grand bien, car je me sens un peu comme Diogène déambulant avec sa lanterne et disant « je cherche un homme » qui n’a pas peur de contredire sans complaisance nos personnalités politiques et médiatiques, les puissants de notre triste époque; ces puissants qui semblent régler leurs pensées et leurs actions sur un jésuitisme le plus élémentaire et crasse. Un ignorant s’en rendrait compte et nier ce fait serait une insulte à l’intelligence.

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