Le déjeuner sur l’herbe

La toile le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet, complétée en 1863, marque une réelle révolution dans le monde de la peinture. Cette révolution est telle que plusieurs peintres chevronnés, dont Claude Monet, Pablo Picasso (en image de couverture de cet article) et Paul Cézanne, en font une adaptation personnelle au cours de leur carrière. En effet, pour bien des historiens de l’art, le chef-d’oeuvre de Manet souligne la naissance de l’art moderne. Le simple fait que la toile ait été maintes fois recopiée, transformée et utilisée par les artistes des générations suivantes plus de 150 ans après sa réalisation le démontre parfaitement.

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Le Déjeuner sur l’herbe (1863), Édouard Manet, huile sur toile, musée d’Orsay, Paris.

Délaissant le romantisme et le néoclassicisme triomphant de son époque, Édouard Manet pratique une technique picturale innovante qui s’agence à merveille avec les nouveaux thèmes développés par l’artiste. En ce sens, ce dernier fait fi des conventions académiques contemporaines provenant de l’École des Beaux-Arts de Paris, causant ainsi la stupeur de ses homologues. Effectivement, Manet fait les choses à sa manière: il utilise un cerne noir autour de ses personnages (ce qui était considéré comme étant grossier à son époque), la perspective et les proportions de son tableau ne sont pas parfaitement respectées, et la baigneuse du second plan est  peinte selon la même échelle que les personnages du premier plan. En outre, sa toile, qui regroupe plusieurs genres différents de peinture (la nature morte en premier plan, la scène de genre en sujet principal et le paysage en arrière-plan), va complètement à l’encontre de toutes les conventions établies.

Par ailleurs, la nudité crue de la femme, qui apparaît ici sans le recours à la mythologie qui était jadis nécessaire si l’on voulait représenter convenablement des modèles féminins dévêtus, ébranle les mentalités contemporaines. Le phénomène est davantage accentué par la présence des deux personnages masculins habillés selon les codes vestimentaires de l’époque… À quel genre de pique-nique faisons-nous face au juste?

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Les Sabines (1799), Jacques-Louis David, musée du Louvre, Paris. Un tableau typiquement néoclassique qui utilise ici les justes conventions. Le recours à la mythologie permet la nudité des femmes.

Toutes ces anomalies picturales nourrissent un véritable scandale autour de l’oeuvre qui se voit refuser son entrée au prestigieux Salon Officiel de Paris en 1863. Le public est choqué par l’obscénité, la technique du peintre et le non-respect des conventions qui sont perçus par la bonne société comme étant des atteintes à l’Art et à la tradition picturale elle-même. Le critique d’art français Ernest Cheneau écrivait ceci à propos de Manet et de son Déjeuner sur l’herbe : « M. Manet aura du talent le jour où il saura le dessin et la perspective; il aura du goût le jour où il renoncera à ces sujets choisis en vue du scandale (…) [Il] veut arriver à la célébrité en étonnant le bourgeois. »

À l’inverse, ce que l’on reproche à Manet et à son oeuvre est considéré par d’autres comme étant un plaidoyer pour une nouvelle forme d’expression artistique. La jeune génération d’artistes y distingue l’incarnation d’une forme artistique libérée des conventions traditionnelles. Ce sentiment atteint son paroxysme lorsque le Déjeuner sur l’Herbe est exposé au centre de la galerie du Salon des Refusés (créée par Napoléon III afin d’apaiser les milliers d’artistes réagissant violemment à la sévérité du jury du Salon Officiel) en 1863; la toile devient rapidement l’emblème central de l’exposition et des revendications en découlant.

Témoignant, pour les uns, de la malséance et de la grossièreté du salon des « exclus » et des valeurs qu’il impliquait, pour les autres, de la régénérescence et de la vivacité d’une nouvelle génération visionnaire, le Déjeuner sur l’herbe n’a certainement laissé personne indifférent.

Adrien Larochelle


Sources :

Laure-Caroline Semer, Les œuvres-clés de l’impressionnisme, Paris, Larousse, 2013, p. 56-59.

Image de couverture : Le déjeuner sur l’herbe (d’après Edouard Manet), 1960, Pablo Picasso, Musée Picasso, Paris.

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