A(RT)lexander McQueen

Vendredi dernier avait lieu la première projection du Festival International du Film sur l’Art (FIFA). Le film présenté était « Le Testament d’Alexander McQueen », un documentaire réalisé par Loïc Prigent dans lequel il analyse les trois derniers défilés du créateur londonien avant qu’il mette fin à ses jours en 2010.

C’est donc avec un film sur la mode que ce festival des films sur l’art ouvrait le bal. Et j’en étais fort aise, car la haute couture est un art que l’on néglige trop souvent selon moi. Souvent, on ne le considère pas comme un art, parce qu’il a une fin pratique, celle d’habiller l’humain, et on le discrédite pour cette raison. Mais ce qui est paradoxal, c’est qu’ensuite on critique les grands designers de faire des vêtements qui ne sont pas portables dans la vie de tous les jours, justement à cause de leur extravagance. Le problème est qu’on ne considère pas un défilé de mode comme une oeuvre d’art, c’est pourquoi il devient effectivement ardu de l’apprécier à sa juste valeur. Cependant, lorsqu’on les considère comme une forme d’art, le tout devient alors bien plus intéressant.

À mes yeux, la haute couture est un art au sens fort et « Le Testament d’Alexander McQueen » en est la preuve. En effet, ce film, en interprétant ses trois derniers défilés et les merveilleuses tenues qui les composent, nous présente le génie artistique de McQueen dans toute sa grandeur. Laissez-moi vous en parler davantage.

Models present creations by British designer Alexander McQueen during Paris Fashion Week
Défilé automne/hiver 2009 intitulé « Horn of Plenty ». Source

Le premier défilé analysé est un défilé très sombre, d’inspiration gothique, dans lequel s’enchainent des tenues plus extravagantes les unes que les autres. En regardant ce défilé, on comprend bien le surnom attribué par la presse à Alexander McQueen: l’enfant terrible de la mode londonienne. En effet, dans ce défilé intitulé « Horn of Plenty », nom du bar dans lequel a été vue la dernière victime de Jack L’Éventreur, le désigner crée une ambiance dramatique avec du rouge et du noir, et des formes démesurées. Apparemment, il se serait inspiré de la scène de la course des chevaux dans « My fair Lady » pour créer ce jeu de formes extraordinaires. En même temps, ce défilé se veut aussi une critique de la société de consommation dans laquelle nos biens matériels se succèdent et s’acculent à un rythme effréné. C’est pour cette raison que l’on peut voir au centre de la scène un tas de déchets rappelant le dépotoir ainsi que des mannequins vêtues d’imitations de sacs de poubelle et de pneus. En fait, Alexander McQueen a également nommé son défilé « Horn of Plenty » pour critiquer cette corne d’abondance de détritus qu’est notre monde moderne.

Comme je le disais plus haut, il faut aborder ces vêtements comme des oeuvres d’art, et ne pas se rebuter au fait que la femme que nous présente McQueen n’est pas désirable. De fait, l’effet recherché dans la haute couture de nos jours n’est pas nécessairement de faire une belle femme en soulignant sa beauté et en mettant de l’avant ses « atouts naturels ». Au contraire, McQueen cherche plutôt à déconstruire le corps de la femme pour le reconstruire autrement. Il faut donc mettre de côté notre conception d’une belle femme et se laisser emporter dans cette recherche formelle, sans oeillères.

http://www.vogue.co.uk/suzy-menkes/2015/03/suzy-menkes-on-alexander-mcqueen-savage-beauty
Défilé automne/hiver 2009 intitulé « Horn of Plenty ». Source.

Le second défilé, « Plato’s Atlantis », présenté quelques mois plus tard, est complètement différent. D’ailleurs, « Horn of Plenty », était en quelque sorte pour le créateur un bilan de son oeuvre. En effet, on y retrouvait de multiples clins d’oeil à des créations antérieures, comme si McQueen voulait mettre un point final à une période artistique. Avec « Plato’s Atlandis », il propose une collection complètement nouvelle – révolutionnaire diront certains – et qui sera acclamée par la critique pour sa grande originalité et son aspect novateur. Le titre renvoie au mythe de l’Atlantide évoqué par Platon dans certains dialogues et qui n’a cessé d’inspirer les artistes depuis l’Antiquité. L’Atlantide serait une île qui aurait été engloutie par les flots; c’est pourquoi la femme que le désigner crée dans ce défilé semble être une femme mi-amphibien mi-poisson. Dans cette oeuvre, Alexander construit une ambiance aussi futuriste que naturaliste en mélangeant des textures organiques avec des formes surprenantes et audacieuses, comme ses célèbres bottes Armallio le sont. De fait, ces bottes que l’on peut voir dans la galerie photo à la fin de l’article dégagent autant une certaine brutalité animale que l’élégance propre au pied de la ballerine sur pointe.  Ce défilé est tout simplement un chef-d’oeuvre artistique, ainsi qu’un tour de force technique pour avoir réussi à faire des vêtements où le motif se poursuit par-delà de la couture, sans qu’il y ait de décalage.

Le dernier défilé qu’il a présenté de son vivant, une collection pour homme, est bien moins connu, car beaucoup plus sobre, sombre, et même macabre. En effet, « The Bone Collection » est considérée comme prémonitoire, car elle est particulièrement morbide et elle a eu lieu trois semaines avant que le créateur se donne la mort. L’homme présenté dans ce défilé ressemble à un cadavre déterré, bien qu’habiller d’un complet impeccable. Mais c’est sa collection postmortem qui, à mon avis, est la plus intéressante. En effet, dans celle-ci McQueen s’inspire de l’art du Moyen Âge tardif pour créer une collection sublime, royale, majestueuse. Même s’il n’a pu l’achever complètement, cette collection composée d’ocres, de rouges et de noir, accompagnée d’ornementations dorées, est carrément somptueuse.

http://www.dedicated-follower.com/dedicated_follower_of_fas/2010/03/balmain-chloe-wunderkind-christian-diorparis-was-definitely-feeling-the-seventies-vibe-this-season-knee-length-skirts-cut.html
Image prise lors du défilé posthume de McQueen: « Angels and démons ». Source. 

Voilà un aperçu de ce qui vous attend si vous allez voir ce film. En plus, vous aurez des interprétations de certaines tenues phares de son oeuvre, et vous serez introduit à l’univers fantastique de ce designer. De plus, Loïc Prigent fait mention à plusieurs reprises d’autres évènements marquants de la carrière d’Alexander McQueen, comme son défilé intitulé « Higland Rapes » dans lequel il dénonce l’exploitation de l’Écosse par l’Angleterre, et qui a malheureusement été mal interprété comme une apologie du viol. Ou encore celui dans lequel les mannequins, qui sont en fait de danseurs, courent sur la scène pour montrer le rythme effréné de la vie moderne, jusqu’à la mort d’une des danseuses, laissée au centre de la scène dans l’indifférence générale alors que le défilé se poursuit. Prigent mentionne aussi le célèbre hologramme de Kate Moss sur la liste de Schindler qui débute un défilé et qui est d’une beauté effarante. Je vous mets au défi de le regarder sans ressentir une petite émotion.

https://www.youtube.com/watch?v=kWoQqrRk0ss
Hologramme de Kate Moss dans « Widows of Culloden » présenté à Paris en 2006.

Je n’en dis pas plus, et je vous laisse maintenant aller le voir, car mes mots sont insuffisants pour témoigner de la beauté et de l’intelligence de son oeuvre. La représentation que j’ai vue était l’avant-première en Amérique du Nord, donc j’imagine qu’il se présentera à vous des occasions de le visionner éventuellement, bien que je n’aie pas repéré de cinéma ni de musée qui le présentait pour le moment.

Outre vous donner envie de voir ledit documentaire, j’espère aussi avoir réussi à vous faire réaliser que la mode n’est pas qu’une technique d’habillement, mais bel et bien un art. Lors d’une interview, une journaliste demande à McQueen s’il fait de la mode ou un spectacle, et il répond simplement qu’il ne fait ni l’un ni l’autre, mais qu’il fait de l’art. Et il a bien raison. La haute couture, en fait, est un heureux mariage entre les arts visuels et les arts de la scène. Une belle histoire d’amour qui, je l’espère, ne vous lassera plus totalement indifférent.

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Source des photos de la galerie dans l’ordre d’apparition: 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. 13. 14.

 

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