Vincent Van Gogh, la cruelle ironie

Lors de mon récent passage au Musée d’Orsay, qui accueille une des plus grandes collections d’œuvres impressionnistes au monde, j’ai rapidement constaté que, de toutes les salles dédiées à ces derniers, seule une d’entre elles était véritablement bondée.

En effet, des hordes de touristes mitraillaient de flashs le célèbre autoportrait de Van Gogh, accroché sur le mur central de la pièce, délaissant ainsi toutes les autres toiles exposées du peintre. Le selfie étant approuvé, on pouvait cocher l’oeuvre de la liste et partir à l’avide conquête d’autres toiles connues, histoire d’impressionner un peu les amis facebook. L’art devient alors le simple levier de la vanité.

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Autoportrait, 1889, Musée D’Orsay

Je dois avouer que j’étais désappointé de tous ces gens. J’aurais aimé interpeller chacun d’entre eux dans l’espoir de les convaincre d’apprécier Van Gogh pour l’entièreté de son œuvre, et non pas uniquement de manière superficielle pour sa réputation que les grandes galeries d’art contemporaines ont contribué à forger à coup de dizaines de millions de dollars.

Ainsi, cette attitude déplorable, qui n’affecte heureusement pas tous les visiteurs muséaux, m’a incité à écrire sur Van Gogh dans l’intention de présenter la triste histoire de l’homme derrière ces toiles si populaires et prestigieuses de nos jours. Effectivement, tous connaissent son nom et son style pictural, mais trop peu sont réellement au courant de son parcours déchirant; phénomène que je tenterai de résoudre partiellement à l’aide cet article.

Les premiers pas

Vincent Willem Van Gogh, fils d’un pasteur calviniste, nait le 30 mars 1853 en Hollande. Élève peu brillant, ses piètres études s’achèvent brusquement alors qu’il n’a que 15 ans en raison des difficultés financières de sa famille. On l’envoie alors travailler pour son oncle, un marchand de tableaux, à La Haye en 1869; c’est l’époque où il s’initie à l’art en déambulant à travers les musées de la ville. Il commence alors à correspondre avec son frère préféré, Théodore, qui travaille pour la même entreprise que lui, à la succursale de Bruxelles. C’est le début d’un échange marquant de plus de 660 lettres entre les deux frères.

Toutefois, vers 1875, l’intérêt de Vincent pour la peinture s’effrite progressivement; il n’aspire alors qu’à devenir pasteur, comme son père. Le jeune homme démontre la sincérité de sa vocation pastorale, mais s’épuise considérablement, au point d’inquiéter ses parents. Atterré de ne pouvoir être admis dans les universités de théologie en raison de son manque d’aptitudes et de ses excès de colère, Van Gogh décide de partir en mission en Belgique auprès d’ouvriers vivant dans de misérables conditions. Pour se mettre à leur portée, il vit dans le plus grand dénuement, aux dépens de sa santé et de son équilibre mental qui se dégrade rapidement. Son frère Théo, sympathique à ses malheurs, l’aide à survivre en lui envoyant un peu d’argent chaque mois.

Ce n’est qu’en aout 1880 que Vincent retrouve enfin un certain équilibre grâce au dessin, qu’il pratique avec un enthousiasme croissant. Perfectionnant sa technique quotidiennement, Vincent écrit à son frère :

« Tout en sentant ma faiblesse et ma dépendance pénible de bien des choses, j’ai retrouvé mon calme d’esprit, et l’énergie me revient de jour en jour. »

Un an plus tard, il se met réellement à la peinture suite à la rencontre de son cousin Anton Mauve, peintre chevronné. C’est un des seuls à avoir reconnu le talent de Vincent lors de son vivant. Ainsi, Van Gogh poursuit son apprentissage tant bien que mal, privilégiant des scènes de personnages ordinaires –paysans, mineurs, tisserands, etc.- dont il réclame se sentir proche, comme en témoigne son premier grand tableau, les Mangeurs de pomme de terre, qui deviendra l’une de ses toiles emblématiques.

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Les Mangeurs de pommes de terre, 1885, Musée Van Gogh, Amsterdam

En février 1886, avec sa générosité habituelle, Théo accepte d’accueillir chez lui, à Montmartre, son frère qui se retrouve encore sans le sou malgré toutes ces tentatives et son travail acharné. En effet, Vincent a déjà produit plus de 200 toiles qui demeurent totalement méconnues de ses contemporains à cette époque.

Néanmoins, l’air de Paris le revigore et le pousse à embrasser complètement l’impressionnisme, dont Théo est un fervent amateur. Sur les traces de Renoir, Monet et Pissarro, Van Gogh peint sur les bords de la Seine avec ses nouveaux amis Toulouse-Lautrec, Gauguin, Seurat, Bernard et Signac, qui forment le groupe du « petit boulevard », en opposition au groupe du « grand boulevard » constitué des grands impressionnistes désormais reconnus. Il peint alors près de 200 toiles en l’espace de 2 ans.

Toutefois, l’amour pour l’absinthe et le caractère maussade de Vincent enveniment les relations avec ses proches qui s’éreintent peu à peu de l’éternel mal de vivre de leur compagnon. Amer et honteux, Van Gogh décide de partir pour Arles, en 1888, où il espère se ressourcer.

La folie de peindre

La ville, qui lui rappelle les vues japonaises qu’il apprécie, l’inspire à peindre une grande quantité de toile, dont sa fameuse série de scènes nocturnes. Par ailleurs, le 1er mai, Van Gogh emménage dans un petit studio qui entre dans l’Histoire sous le nom de Maison jaune, en référence aux murs de la maison qu’il décore avec frénésie à l’aide de ses célèbres tournesols.

Voulant sortir de sa solitude, le fils de pasteur décide d’inviter son compagnon de Paris, Paul Gauguin, à le rejoindre dans sa nouvelle demeure. À dire vrai, Vincent croit qu’une saine émulation les poussera tous deux à se dépasser mutuellement. Ainsi, la vie des deux hommes à Arles se concentre principalement autour de la peinture et des maisons closes qu’ils fréquentent abondamment. Toutefois, à peine quelques mois après l’arrivée de Gauguin, la fragile harmonie qui régnait entre les deux impressionnistes s’émiette rapidement. En réalité, tout les sépare : leur tempérament radicalement opposé, leur vision de la peinture et leur conception des rapports humains.

Un soir de décembre, Gauguin, ayant la ferme intention de quitter la Maison jaune pour échapper à l’atmosphère devenue oppressante, décide de filer en douce pour éviter une confrontation directe avec Vincent. Toutefois, ce dernier le surprend, et le menace aussitôt d’une lame de rasoir. Devant la stupéfaction et l’affolement de son ami Paul, le peintre hollandais comprend immédiatement l’ampleur de son geste irréfléchi et rentre précipitamment dans la maison où, désemparé, il se tranche le lobe d’oreille gauche. Après avoir méticuleusement placé sa propre chair dans une petite enveloppe, Van Gogh, sans doute en pleine psychose, dépose ensuite son colis sous la porte d’une maison close où il a ses habitudes. Le lendemain, la police le découvre chez lui, évanoui sur son lit, l’oreille ensanglantée.

À la nouvelle du transport de son frère à l’hôpital d’Arles, Théo, qui est accouru de Paris, déclare:

« S’il faut qu’il meure, eh bien, qu’il en soit ainsi, mais mon cœur se brise à cette pensée. »

6 jours plus tard, le peintre, toujours en proie à certaines hallucinations, est de retour à la Maison jaune. Toutefois, l’atmosphère y est bien différente. En effet, des voisins font circuler une pétition dans le quartier réclamant le départ de Vincent, désormais considéré comme un danger public pour la population. Le 7 février 1889, encore traumatisé par sa récente crise et tourmenté de voir son petit monde s’effondrer autour de lui, Van Gogh, qui n’a manifestement pas les idées claires, tente de mettre fin à ses jours en s’empoissonnant avec de l’essence de térébenthine.

De retour à l’Hôtel-Dieu, Vincent, assez lucide pour comprendre qu’il ne peut plus vivre sans surveillance, écoute le Docteur Rey qui – estimant que ses crises de schizophrénie étaient devenues de nature épileptique – lui recommande de rentrer à l’asile Saint-Paul de Mausole.

Ainsi, le peintre, après avoir expédié à Théo 2 caisses de tableaux qu’il qualifie de croûtes, est admis au monastère le 8 mai 1889. Il dit alors :

« Peu à peu, j’arrive à considérer la folie en tant qu’étant une maladie comme une autre. »

Lors de son internement qui dure près d’un an, le Hollandais produit une grande quantité de toile, près de 150 tableaux. À dire vrai; la peinture demeure son seul refuge en cette si sombre période. Il brosse à l’intérieur de l’asile, mais également dans les champs à l’ombre des cyprès sous la surveillance assidue d’un gardien. Néanmoins, après la (très longue)pluie, vient le (trop bref) beau temps; Vincent reçoit quelques bonnes nouvelles pendant sa réclusion.

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La vigne rouge, 1888, Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou.

En effet, en janvier 1889, Albert Aurier, un critique d’art, reconnait publiquement le génie de Van Gogh dans un article très élogieux comparant le peintre hollandais au grand Frans Hals. Surpris, Vincent estime ne pas mériter un tel compliment, mais remercie toutefois le critique dans une longue lettre imprégnée de gratitude. Quelques semaines plus tard, Van Gogh vend son tableau La Vigne rouge pour 400 francs; c’est la seule toile qui trouve preneur lors du vivant de l’artiste.

Voyant que la faiblesse de son frère perdure malgré son repos forcé à l’asile, Théo propose à Vincent de rendre visite au Docteur Gachet, un grand ami des impressionnistes et professeur d’anatomie, à Auvers-sur-Oise un petit village près de Paris. Lors de son voyage en train en direction de la commune, le peintre en profite pour s’arrêter voir son frère et faire la connaissance de son neveu, prénommé Vincent en son honneur. Les larmes aux yeux, pendant un bref instant, il a l’impression de ne plus être seul au monde.

La fin de l’errance
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Portrait du Docteur Gachet, 1890, Collection privée

La première rencontre s’avère très amicale entre Vincent et la famille du Docteur Gachet. Les deux hommes sympathisent rapidement et passent beaucoup de temps ensemble. Selon Van Gogh, Gachet lui ressemble physiquement et moralement, puisque lui aussi est bizarre et nerveux. De leur complicité découle la production de près de 80 toiles en seulement deux mois, dont celle immortalisant le Docteur Gachet qui est ultérieurement achetée pour l’équivalent de 148 millions de dollars en 1990 lors d’une enchère à New York.

Néanmoins, l’artiste continue de sombrer davantage dans la misère, il subvient à ses besoins primordiaux uniquement grâce à l’argent que Théo lui envoie. De plus, sa solitude est devenue envahissante depuis qu’il s’est brouillé avec le Docteur Gachet. Nonobstant son profond abattement, Vincent poursuit la peinture, son seul exutoire. L’angoisse dévorante de l’artiste face à sa vie d’échecs et de malheurs est plus apparente que jamais dans son ultime tableau, le Champ de blé aux corbeaux.

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Champ de blé aux corbeaux, 1890, Musée Van Gogh, Amsterdam.

Le 27 juillet 1890, Van Gogh se fraie fatalement un chemin à travers un champ aux hautes herbes, semblables à ceux qu’il adore tant représenter dans ses peintures. C’est l’endroit qu’il choisit pour se tirer une balle de fusil dans le cœur. Le projectile rate sa cible et Vincent est capable de se rendre à sa chambre, dégoulinant de sang. Le Docteur Gachet et son frère, qui l’implorent de ne pas mourir, accourent à son chevet. Ils veulent croire au miracle, et rassurent le peintre que sa solide constitution réussira par l’emporter.

« La misère ne finira jamais »

Tels étaient les derniers mots de Vincent Van Gogh qui s’éteint le 29 juillet 1890 au matin. Pour ajouter l’insulte à l’injure, l’Église refuse de célébrer un office religieux pour le suicider qui est donc directement enterré le lendemain au cimetière d’Auvers-sur-Oise .

Six mois après la mort de Vincent, c’est au tour de Théo, qui n’a jamais accepté la mort de son frère, de rejoindre le cimetière de la petite commune. Les deux frères, soudés ensemble de leur vivant par un profond amour à l’épreuve de toutes les infortunes du monde, sont finalement réunis pour l’éternité.

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Tombe des deux frères, toujours à Auvers-sur-Oise.

J’annexe ici 9 tableaux peu connus de Vincent Van Gogh que je vous recommande fortement si cet article vous a plu.

 

En espérant que ce texte vous incite à explorer davantage le monde des artistes qui s’avère toujours plus fascinant et enivrant lorsqu’on connait le parcours et la vie de ces derniers. Derrière chaque chef d’œuvre se cache toujours le portrait d’un grand homme. Dans ce cas-ci, c’est la triste histoire d’un malheureux qui mourut dans la honte et l’embarras de sa vie que lui même qualifiait d’échec. Quelle cruelle ironie que Van Gogh est aujourd’hui l’un des peintres les plus reconnus mondialement… si seulement il avait su.

Adrien Larochelle

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Réalisé à l’aide de ce superbe livre : Vincent Van Gogh, la folie de peindre, Éditions Atlas, 2009.

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